devant ses yeux, s'inclinaient lentement pour
tomber, comme des quilles, allongés sur le
pavé, avec un clapotement mou, comme un
grand carton qu'on lâche à plat.
Et Colin courait, courait, l'angle aigu de
l'horizon serré entre les maisons se précipitait
vers lui ; sous ses pas, il faisait nuit, une nuit
d'ouate noire, amorphe et inorganique, et le
ciel était sans teinte, un plafond, un angle aigu
de plus, il courait vers le sommet de la pyra-
mide, arrêté au c½ur par des sections de nuit
moins noire, mais il y avait encore trois rues
avant la sienne.
Chloé reposait, très claire, sur le beau lit de
leurs noces. Elle avait les yeux ouverts mais res-
pirait mal. Alise était avec elle, Isis aidait
Nicolas qui préparait, d'après Gouffé, un
reconstituant certain, et la souris grise broyait
de ses dents aiguës des graines d'herbe à
décoctions pour le breuvage de chevet.
Mais Colin ne savait pas, il courait, il avait
peur, pourquoi, ça ne suffit pas, de toujours
rester ensemble, il faut encore qu'on ait peur,
peut-être est-ce un accident, une auto l'a
écrasée, elle serait sur son lit, je ne pourrais pas
la voir, ils m'empêcheraient d'entrer, mais vous
croyez donc peut-être que j'ai peur de ma
Chloé, je la verrai malgré vous, mais non, Colin,
n'entre pas. Elle est peut-être blessée, seule-
ment, alors, il n'y aura rien du tout, demain,
nous irons ensemble au Bois, pour revoir le
banc, j'avais sa main dans la mienne et ses che-
veux près des miens, son parfum sur l'oreiller.
Je prends toujours son oreiller, nous nous
battrons encore le soir, le mien elle le trouve
trop bourré, il reste tout rond sous sa tête et
moi je le reprends après, il sent l'odeur de ses
cheveux. Jamais plus je ne sentirai la douce
odeur de ses cheveux.
Le trottoir se dressa devant lui, il le franchit
d'un bond de géant, il était au premier étage, il
monta, il ouvrit la porte et tout était calme et
tranquille, pas de gens en noir, pas de religieux,
la paix des tapis aux dessins gris-bleu, Nicolas
lui dit « Ce n'est pas grand-chose » et Chloé
sourit, elle était heureuse de le revoir.
L'écume des jours,
Boris Vian...


